mardi 19 avril 2011

Entre peur et panique

Voici un article très intéressant trouvé sur le site gestion-des-risques-culturels.com permettant de décrypter et mieux comprendre les réactions des Français (et donc la nôtre) lors de la catastrophe du 11 mars.

"Les Japonais ont peur, les Français paniquent

Cette inquiétante absence de panique des Japonais


Suite à la série de catastrophes endurées par le Japon, bien des journalistes se sont étonnés du « calme », du « sang-froid », de la « dignité », voire du « fatalisme » ou de la « résignation » des Japonais. De nombreux reportages à Tokyo provoquaient un malaise face à l’insistance des journalistes occidentaux cherchant à tout prix à débusquer une réaction de panique ou d’indignation des Japonais. Faute de ne pouvoir filmer le miroir de leurs propres peurs, certains commentateurs glissaient une remarque, un mot, une allusion qui portaient un jugement de valeur sur ce peuple trop « insouciant », trop « discipliné » ou trop « confiant » dans son gouvernement.



C’est profondément méconnaître les Japonais que d’attendre d’eux qu’ils expriment la peur qu’ils ressentent. Car ils ont peur, évidemment. Mais le rapport qu’ils entretiennent avec la peur n’est pas le même que le nôtre. Alors qu’en Occident, et particulièrement en France, nous exprimons nos craintes, les Japonais la retiennent, la contiennent, car l’expression de la peur ne fait que rajouter à la peur. Cette peur qui dans le regard apeuré d’autrui s’exacerbe comme dans un miroir grossissant, ce redoublement de la peur en elle-même, ne sert à rien. Au lieu d’apporter une solution à la peur, il la démultiplie et la transforme en panique. La panique, c’est le sauve-qui-peut, le chacun pour soi désespéré, la fuite irrationnelle. La panique, c’est le luxe aveuglant des peuples individualistes qui jouissent d’un vaste espace pour fuir le danger. Autrement dit, c’est la peste des peuples collectivistes et insulaires.
[...]
Autrement dit, la panique se situe plus du côté de ceux qui observent que du côté de ceux qui subissent la catastrophe. Les observateurs projettent sur les victimes leurs craintes exacerbées par leur imaginaire.



Cette inquiétante présence de la panique chez les Français



Les Français du Japon sont pris dans une singulière double appartenance : ils sont avec les Japonais victimes de la catastrophe et en même temps ils appartiennent à un peuple observateur de la catastrophe. Mais, bien qu’avec les Japonais, ils ne sont pas japonais. Ils sont donc dans un double rapport d’étrangeté avec le calme des Japonais. D’une part, ils ne peuvent pas s’identifier totalement avec la dimension victimaire du peuple sinistré ; d’autre part, ils s’identifient en partie avec le discours alarmiste des observateurs (médias français, amis, famille en France).



Assurément, c’est une position très inconfortable car ils sont pris entre leur intimité avec les Japonais, d’où une évidente compassion pour leurs malheurs, et leur empathie avec les observateurs, d’où un sentiment de panique. Entre le calme des uns et la terreur des autres, comment régler le curseur de ses affects ? Cette question ne peut trouver de résolution qu’en se tournant vers l’autorité la plus crédible. Le fait que de très nombreux Français se soient spontanément tournés vers leur ambassade montre que cette institution n’est pas aussi inutile que certains le croient.



Suite à l’explosion survenue le matin du 15 mars à la centrale nucléaire de Fukushima, l’ambassade de France à Tokyo a envoyé un mail aux Français du Japon. Après avoir signalé que les vents soufflaient vers le sud et que les émanations radioactives pourraient arriver à Tokyo dans une dizaine d’heures, le message se poursuivait ainsi :

L’Ambassade renouvelle ses consignes :

- ne cédez pas à la panique ; 



Cette injonction de ne pas céder à la panique laisse rêveur. D’abord, on se demande comment le discours impératif peut s’appliquer au registre des passions. Dans le cas présent, il s’agit d’arraisonner (ne cédez pas) ce qui est irraisonné (la panique). Voilà une injonction typique de la haute administration qui croit pouvoir tout contrôler, et notamment le facteur humain.



Ensuite, s’il ne faut pas céder à la panique, c’est qu’on présuppose que la panique est déjà là ou va bientôt être là. Pour le rédacteur de ce message, le seul registre comportemental dans cette situation ne peut être  que la panique. Or, comme nous l’avons vu, il s’agit là de la réaction d’un observateur extérieur à la catastrophe, et non d’une victime ou d’un acteur. L’ambassade elle-même méconnaît la psychologie des catastrophes, ce qui est fâcheux dans un pays de tremblements de terre, tsunamis et volcans.



Enfin, l’injonction de ne pas céder à la panique ne peut avoir que l’effet inverse. Même le moins paniqué des Français ne peut que ressentir de la panique en lisant ce message. Par ailleurs, la consigne de l’ambassade prend un relief particulier à la lecture du Canard Enchaîné en date du 23 mars. En page 4 (« Désertions françaises au Japon »), on apprend ainsi que trois jours après le séisme, soit le 14 mars – et donc la veille du message de l’ambassade – le chef de poste de la DGSE, l’attaché universitaire, l’adjoint du conseiller nucléaire, ainsi qu’un quart du personnel de l’ambassade, ont quitté leur poste et pris la fuite.



Du côté des observateurs en France, on constate une rapide déconnexion par rapport au drame des Japonais et une inflation du discours alarmiste autoréférentiel. Ne pouvant mettre en évidence chez les Japonais le miroir de nos peurs, nous nous mettons à alimenter la panique en imaginant ce qu’il se passerait si une telle conjonction de circonstances malheureuses se produisait en France et en guettant anxieusement un nuage radioactif qui réveille les mémoires et les imaginaires en rappelant celui de Tchernobyl. Un des sommets de cette complaisance est atteint par un éditorial du journal Libération du 18 mars où, à la manière du « nous sommes tous des Américains » après le 11-Septembre, François Sergent écrit que « nous sommes tous devenus, d’une certaine manière, des Japonais irradiés ».
[...]

La peur, un problème français



Les Japonais ne sont pas insensibles à la peur. Bien au contraire, ils ont peur en connaissance de cause. Ils savent ce qu’est la peur. Ce savoir est le résultat d’une longue fréquentation des catastrophes. Cela ne veut pas dire qu’ils ne commettent pas d’erreur mais qu’ils ont développé une capacité à contrôler leur peur de façon à ce qu’elle ne se transforme pas en panique.



On le voit avec les réactions de panique d’une partie du personnel de l’ambassade de France au Japon, les Français ont tendance à perdre pied par manque de rationalisation de leurs peurs. Supposons que la catastrophe japonaise se soit passée en France, avec un tremblement de terre en Alsace mettant en péril la centrale nucléaire de Fessenheim. Comment réagirait alors le personnel de l’ambassade du Japon ? J’ai tendance à penser que nul n’aurait quitté son poste de façon à assister au mieux les Japonais de France, et que si un seul s’était avisé de le faire il n’aurait pu réintégrer son poste comme si de rien n’était." [...]

Cet article explique bien le sentiment que nous avons eu : 
D'un côté le Japon, où tout était normal, les Japonais faisaient comme si de rien n'était, les médias avaient tendance à minimiser (sans compter que nous ne comprenions pas tout), bref aucun catastrophisme et une vie presque normale.
De l'autre, la France, où les médias avaient tendance à exagérer et dramatiser complètement la situation (ben oui, un événement comme ça au 20h, ça fait de l'audience et ça change des sempiternels problèmes de grève, d'inflation ou de gue-guerres politiques), suscitant peur et panique chez la famille et les amis. 
Tout cela nous communiquait alors du stress, des interrogations (le gouvernement Japonais est-il transparent, TEPCO gère-t'il bien la crise, que va-t'il se passer, allons-nous être irradiés ?) jusqu'à un total décalage avec le point de vue Japonais.
Alors, pour trancher et bien nous avons appelé l'Ambassade...Avec du recul, ce n'était peut-être pas la solution mais bon...
Et en effet, comme le dit l'article, quand on vous dit "Ne cédez pas à la panique", cela suscite en général l'effet contraire. D'autant plus lorsqu'on vous propose seulement 2 solutions : "Quittez le Japon" ou "Restez confinés chez vous". La 2e solution étant virtuellement impossible - vous faites comment vous, pour rendre votre maison totalement hermétique à de potentielles radiations ? - et bien nous n'avons pas vraiment eu le choix. On aurait pu ignorer le point de vue Français et s'en référer à l'avis de notre pays d'accueil, mais c'est là qu'est tout le dilemme : après tout, on reste Français avant tout. Et nous avons tendance à penser que si un tel événement était arrivé en France, les expats Japonais auraient eux aussi certainement déserté le pays.

Enfin, de toutes façons il ne faut pas avoir de regrets : ce qui est fait n'est plus à faire et avec le recul c'est toujours facile de dire "Oh ben finalement, on aurait pu rester, ya rien eu à Nagoya". Au lendemain des explosions à la centrale, nous ne savions pas comment ça allait tourner, nous étions tiraillés des 2 côtés, mais finalement nous n'avons pas voulu prendre de risques.

La question pour nous maintenant c'est "What's next?".
Et puis on pense aussi toujours en permanence au peuple Japonais qui ne mérite vraiment pas une telle catastrophe et vit toujours dans la crainte de nouvelles répliques. Mais ils sauront s'en relever, encore plus forts et admirables. Ganbare Nihon !

1 commentaire:

  1. Article très intéressant et bonne analyse en suivant!
    Et en pratique, face à la question "What's next?", vous en êtes où de votre réflexion?
    On pense bien à vous

    Bises des Bordelais

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